Inde – Etats Unis : alliés objectifs ou opportunistes ?

By Pierre Memheld on September 24, 2015 in Articles
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La 40ème session du US India Business Council (USIBC) a commencé Mardi 22 Septembre à Washington pour préparer la seconde visite officielle du Premier Ministre Narendra Modi et continuer à développer les relations économiques et diplomatiques anciennes entre les deux pays. Celles-ci remontent à la 2ème Guerre Mondiale, durant laquelle des troupes américaines combattirent avec les indiennes (sous commandement anglais) contre les Japonais en Birmanie, des scientifiques indiens eux participèrent au projet de bombe nucléaire Manhattan.

L’objectif pour les Etats Unis est clair et a été réaffirmé par le Vice Président Joe Biden dès le début de la session : « our goal is to be India’s best friend ». L’USIBC est l’association économique bilatérale la plus importante des Etats Unis avec plus de 300 entreprises indiennes et américaines. Le gouvernement américain voit le développement de sa relation avec l’Inde comme une priorité du 21ème siècle, reconnaissant ainsi son rôle régional, voire international, aussi bien sur le plan économique que stratégique ou diplomatique.

Si l’USIBC est une organisation professionnelle, elle est directement coordonnée avec les actions diplomatiques et économiques du gouvernement et de l’administration américaine, depuis 40 ans quelques soient les orientations politiques des deux pays. La session annuelle est sous le patronage des ministres concernés avec en clôture les 2 chefs d’état. Les secteurs économiques couverts vont de la défense aux sciences de la vie, de l’énergie à l’agriculture en passant par les technologies de l’information ou les infrastructures.

Si tous les secteurs sont traités, l’objectif étant d’aplanir les obstacles et d’identifier les opportunités, le cœur du dialogue indo-américain reste l’énergie et la défense. L’Inde vient d’annoncer l’achat d’hélicoptères Apache et Chinook de Boeing avec probablement une part de production locale dans le cadre de la politique du « Make In India ». Dans le domaine énergétique, au-delà d’une coopération continue dans le nucléaire, l’Inde et les Etats Unis discutent sur les énergies renouvelables et le réchauffement climatique.

Ce haut niveau de discussions régulières a permis de faire des Etats Unis la première destination des exportations indiennes. A l’inverse les Etats Unis ne sont que le 5ème partenaire commercial de l’Inde derrière la Chine, les Emirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et la Suisse. Les Etats Unis veulent faire de l’Inde un partenaire économique de premier rang mais misent surtout sur la position géostratégique de celle-ci en Asie pour contrebalancer l’influence de la Chine dans la région. Malgré ces considérations, l’Inde continue à développer une approche spécifique.

L’Inde ne peut se passer de la Chine, celle-ci investissant massivement dans son industrie, mais doit en même temps contrer les tentatives d’expansions territoriales de son voisin. Donc dans une politique de diversification de ses partenaires, la Russie étant toujours très présente, l’Inde donne l’impression de se rapprocher des Etats Unis. L’Europe n’est pas un partenaire en tant que tel, bien que chacun de ses membres soit présent en Inde. La France pourrait s’inspirer de l’USIBC pour développer ses relations, également anciennes et stratégiques, avec l’Inde.

Historique des relations Inde-USA

De par leur implication sur ce théâtre, et les aspirations d’indépendance de l’Inde, le Président Roosevelt soutint cette revendication ce qui créa des tensions avec le Royaume Uni de Winston Churchill. Malgré ces prémices de coopérations sur des questions stratégiques, la période postindépendance ne fut pas très favorable pour les relations entre l’Inde et les Etats Unis. Ces derniers se rapprochaient du Pakistan, et l’Inde se dirigeait vers un statut de neutralité, comme pays non aligné, tout en développant des relations diplomatiques avec l’URSS dès 1955.

S’il y eut une éclaircie pendant la présidence de Kennedy, sur fond d’anticommunisme face à la Chine (à l’occasion de la guerre Sino-Indienne de 1962), les relations se détériorèrent à nouveaux après son assassinat. Les Etats Unis continuaient de soutenir le Pakistan, alors même que celui-ci attaquait l’Inde. En 1974, l’Inde conduisit son premier essai nucléaire. Mais les Etats Unis ne jugèrent pas cet essai comme violant les traités en vigueur et donnèrent à l’Inde de l’uranium enrichi pour le réacteur de Tarapur, construit en 1963 par Bechtel et General Electric.

Durant les années 1980, les relations entre les deux pays devaient s’améliorer, après le retour au pouvant d’Indira Gandhi et après l’invasion soviétique de l’Afghanistan, anciennement pays frontière de l’Inde avec l’Asie Centrale. L’Inde commença à acheter des équipements de défense aux Etats Unis, incluant des avions de chasse F5, des ordinateurs ou des radars. En 1984, les Etats Unis approuvèrent l’exportation de turbines à gaz pour équiper des frégates de l’Indian Navy ou des moteurs d’avions pour le programme Light Combat Aircraft[i].

Si le début des années 90 connut une amélioration des relations indo-américaines, un nouvel “incident” eut lieu en 1998 lorsque l’Inde mena une série de nouveaux essais nucléaires[ii]. Cette fois ci, les Etats Unis réagirent, différemment qu’en 1974, en condamnant fermement ces essais jusque devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le Président Clinton imposa des sanctions économiques à l’encontre de l’Inde[iii]. Cependant ces sanctions furent inefficaces face à l’Inde qui ouverte aux dialogues avec d’autres pays sut diversifier ses approvisionnements.

Celle-ci connaissait alors une forte croissance économique et la quasi-totalité des pays, à l’exception du Japon, devait maintenir des relations économiques avec elle. Ainsi dès 2000, Bill Clinton visita l’Inde pour relancer les discussions bilatérales. A cette occasion, le US Science & Technology Forum fut créé. Depuis d’autres “forum” de coopération ont été créés, comme le très actif USIBC. La diaspora indienne aux Etats Unis estimée à plus de 3 millions est influente, de nombreux américains d’origine indienne ou des émigrés étant nommés à des postes importants.

En 2005, l’Inde et les Etats Unis signèrent le US India Civil Nuclear Agreement portant sur la séparation des activités nucléaires civiles et militaires sous la supervision de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Cet accord permet à l’Inde de continuer son programme militaire tout en ouvrant 35 installations nucléaires civiles aux inspections internationales. L’Inde est une exception, puisqu’elle est le seul pays à pouvoir commercer des équipements et matériaux nucléaires sans être signataire du Non Proliferation Treaty et en développant ses armements nucléaires.

Perspectives stratégiques régionales

Depuis les Etats Unis cherchent à renforcer leurs relations avec l’Inde que ce soit au plan économique ou stratégique. Marqué en 2010 par la visite du Ministre des Affaires Etrangères indien à Washington[iv], ce dialogue vise à rapprocher les Etats Unis d’un pays clé en Asie. Economiquement et militairement, l’Inde affirme, ou réaffirme, sa place dans “son océan”, à l’échelle régionale, vers l’Asie Centrale et vers l’Asie du Sud-Est. Ce positionnement intéresse les Etats Unis par rapport à leur propre pivotement vers l’Asie Pacifique et pour contenir l’expansionnisme chinois.

Sur le plan strictement militaire, les Etats Unis ont récemment vendu à l’Inde des matériels militaires utiles à sa stratégie de contrôle de ses frontières terrestres, aériennes ou maritimes : des avions de surveillance P-8 Poseidons, des avions de transport C-17 ou des moteurs d’avions. Des exercices communs ont été menés, y compris dans le domaine du contre-terrorisme avec également un partage de renseignements. Même si ces coopérations se développent, l’Inde garde son indépendance sur de nombreux points, à commencer par ses relations avec la Russie.

On le voit, la récente visite du Secrétaire d’Etat Américain à la Défense, Ashton Carter, en Inde est l’aboutissement d’un long processus de convergences et de divergences entre l’Inde et les Etats Unis[v]. Cette visite a permis la signature du Defence Framework Agreement et du Defence Technology and Trade Initiative (DTTI), qui vont permettre de développer des coopérations dans la R&D et l’industrie, selon la politique du “Make In India“, comme l’a rappelé l’ambassadeur américain en Inde, Richard Verma, qui est d’origine indienne.

Cette visite est la suite logique de celle de Barack Obama en Janvier 2015 à l’occasion de la fête nationale indienne. Dès son arrivée, le Président Américain et le Premier Ministre Indien avaient annoncé la signature d’un accord pour débloquer des milliards de dollars dans le domaine nucléaire, dans la continuation du premier accord signé en 2005. La priorité en matière de défense n’est pas tellement de vendre du matériel américain à l’Inde, mais de développer des matériels en commun et d’intégrer l’Inde dans les calculs stratégiques américains.

L’Inde est particulièrement intéressée par le domaine des drones et des porte-avions, équipements dont elle a besoin pour accroître ses capacités de contrôle de ses frontières terrestres et de projection de ses forces maritimes. Sur ce dernier point, et dans le cadre de la DTTI, l’Inde et les Etats Unis envisage une coopération sur le développement de la nouvelle génération de catapulte électromagnétique (Electromagnetic Aircraft Launch System – EMALS)[vi], dont l’Inde a besoin pour disposer d’une nouvelle génération de portes avions.

Même si l’Inde ne s’est jamais laissée enfermer dans une relation “mono latérale”, elle ne peut ignorer les Etats Unis, tant ceux-ci sont importants sur les plans économiques, diplomatiques ou militaires. Si elle réaffirme sa présence à l’échelle régionale, et si de nombreux pays la courtise, elle n’est pas encore une grande puissance militaire ni un acteur diplomatique central, hormis l’attention qu’on lui porte à Paris, Moscou, Tokyo ou Pékin, à chaque fois pour des raisons différentes ayant le plus souvent trait à leurs propres intérêts.

Références

i Déjà en 1984, le LCA était prévu pour remplacer à terme les déjà vieillissant MiG-21, sujet toujours d’actualité puisque le LCA a à peine commencé à être admis en service actif dans l’Indian Air Force.

ii Pokhran-II was the series of five nuclear bomb test explosions conducted by India at the Indian Army’s Pokhran Test Range in May 1998. It was the second Indian nuclear test; the first test, code-named Smiling Buddha, was conducted in May 1974. http://en.wikipedia.org/wiki/Pokhran-II

iii Incluant l’arrêt des aides militaires et économiques, gelant les avoirs des sociétés publiques indiennes déposés dans des banques américaines, interdisant des prêts aux pays, mettant un embargo sur les exportations d’uranium et technologies aéronautiques

iv “The Strategic Dialogue produced a joint statement in which the two countries pledged to “deepen people-to-people, business-to-business, and government-to-government linkages for the mutual benefit of both countries and for the promotion of global peace, stability, economic growth and prosperity.” It outlined extensive bilateral initiatives in each of ten key areas: (1) advancing global security and countering terrorism, (2) disarmament and nonproliferation, (3) trade and economic relations, (4) high technology, (5) energy security, clean energy, and climate change, (6) agriculture, (7) education, (8) health, (9) science and technology, and (10) development. “U.S.-India Strategic Dialogue Joint Statement” – http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2011/07/168745.htm

v “India-US: Technology Transfer Tussle – Analysis”, http://www.eurasiareview.com/06062015-india-us-technology-transfer-tussle-analysis/

vi Avoir des catapultes améliorerait les capacités des futurs portes avions indiens. L’Inde doit renforcer sa marine pour faire face au déploiement, de plus en plus proche de ses frontières et zones économique maritimes, de la marine Chinoise. Les autres domaines de coopération envisagés dans la DTTI sont les moteurs d’avions et les l’amélioration des Hercules C130J. La cyber-sécurité faisait également partie des discussions. “La relation Inde – Etats Unis”, http://exmergere.info/2015/01/26/la-relation-inde-etats-unis/

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